Acte 2 – Le silence du crabe

L’idée d’un journal de bord était apparue lors de son 1er combat. Elle avait donné naissance à Mon maitre, son crabe et moi.

Pour ce qui ne me connaisse pas encore, moi c’est Jazzy.

Jazzythedog.

Cavalier King Charles. Presque sept kilos de poils d’amour. Avec de grandes oreilles pour écouter mes maitres.

Avec le mini-opus précédent je n’avais aucune envie particulière, si ce n’est de ne pas oublier la traversée, cette bataille du quotidien pour le voir chaque jour mettre un pied devant l’autre.

Avec ce second round, mon maitre entame un nouveau chapitre.

Il me donne un coup de patte pour le clavier. Je ne suis pas très doué. Je mets des poils partout.

Je suis persuadé qu’il faut lui parler. Témoigner de cette merde qui le ronge. Il n’est pas le seul.

Ils sont des milliers à vivre ce combat. Pourtant, ce combat est tu.

L’humain a honte d’affronter la mort. Les guerriers sont légions. Mais ils vivent cachés alors qu’ils devraient être fiers.

J’aboie pour eux..

Mon maitre entame son second combat. Il vient d’encaisser un uppercut qu’il l’a sonné.

Je n’oublie pas que Frazier et Ali sont allés jusqu’au quinzième.

Ce fut pour eux, le Combat du siècle.

Pour lui, c’est celui de sa vie.


Let’s start again.


Acte 2, le silence du crabe

L’idée d’un journal de bord était apparue lors de son 1er combat. Elle avait donné naissance à Mon maitre, son crabe et moi.  Pour ce qui ne me connaisse pas encore, moi c’est Jazzy. Jazzythedog. Cavalier King Charles. Presque sept kilos de poils d’amour. Avec de grandes oreilles pour écouter mes maitres.

Avec le mini-opus précédent je n’avais aucune envie particulière, si ce n’est de ne pas oublier la traversée, cette bataille du quotidien pour le voir chaque jour mettre un pied devant l’autre.

Avec ce second round, mon maitre entame un nouveau chapitre. Il me donne un coup de patte pour le clavier. Je ne suis pas très doué. Je mets des poils partout. Et essaye de taper sur un clavier avec des pattes à la place des doigts. Mais je suis persuadé qu’il faut parler. Témoigner de cette merde qui le ronge. Ça mérite un petit effort. Il n’est pas le seul. Ils sont des milliers à vivre ce combat. Pourtant, ce combat est tu.  L’humain a honte d’affronter la mort. Les guerriers sont légions. Mais ils vivent cachés alors qu’ils devraient être fiers. Alors j’aboie pour eux.  Mon maitre entame son second combat. Il vient d’encaisser un uppercut qu’il l’a sonné.

Je n’oublie pas que Frazier et Ali sont allés jusqu’au quinzième. Ce fut pour eux, le Combat du siècle. Pour lui, c’est celui de sa vie.

11 février Jour 1

L’annonce est tombée au moment même où il commençait à refaire des projets.

Voir l’avenir au-delà de la semaine.

Avoir le courage de se projeter sur le trimestre.

Elaborer un futur est une avancée majeure pour qui est passé à travers cette aventure.

Pourtant, il y a eu encore droit.

Ça a frappé fort.

Avant il n’y avait eu qu’un vague présentiment, l’émergence fugace d’une hypothèse, entre deux légers doutes. Mais aucune certitude.  De l’autre côté du bureau, elle a tenté de trouver les mots.  Le « et si » est devenu une évidence.

Il attendait « rémission ». Neuf lettres. Il a eu droit à huit lettres. Aucun mot ne peut remplacer le terme « récidive ». A eux seuls, ces caractères masquent l’avenir. L’enfoiré a muté. Il était encore là. Au fond de lui. Il ne répond plus au traitement actuel.

L’oncologue lui a paru démunie. Il a confiance en elle.  Personne n’est coupable de quoi que ce soit.

Il attrape la nouvelle. Elle le percute.

Il est lymphomane, comme d’autres ont l’oreille musicale.

Le choc, comme un amorti. Il sait ce qu’il va advenir. Plus question de surprise.

La litanie commence. La liste des examens, tep, biopsie, puis les traitements sont égrainés. Chimiothérapie, la durée, 6 mois. Encore 6 mois. A nouveau 6 mois.

A partir de cet instant, les souvenirs affluent. Ils sont douloureux.

Il sait où il va. L’impact physique et moral à venir. Seule inconnue, l’auto-greffe potentielle. Il sait son corps. Il en ressent chaque parcelle à l’intérieur.

L’institut est à son habitude. Une ruche. Des vas et viens, des blouses blanches. Des patients perdus dans leurs bulles. Chacun sa douleur, son histoire. Surtout ne pas déranger l’autre. Une demi-heure plus tôt, il était assis sur une chaise en bois dans le couloir. Une assise dure, inconfortable. A attendre l’improbable. Le redouté. Il sort et ne regarde personne. La boule dans sa gorge remonte derrière ses yeux.

Je ne suis pas avec lui, mais je me doute de la souffrance de ceux qui l’entourent et de celle-ci qui va jaillir prochainement.

Il lui faut commencer à les informer. S’exprimer en des termes simples, aussi froidement que possible. Si possible paraitre aussi déterminé. Il lui faut être aussi proche de l’image qu’il veut donner de lui.

Résultat, il s’écroule.

Les femmes de sa vie sont là. Enfin, à l’autre bout du fil.

La sienne, la mère de ses enfants. Ma maitresse.

Plus de vingt années à partager l’existence de l’autre, ses envies, ses désirs, ses rages et ses joies.

Elle se sait brutale. Pas envers lui. Mais envers l’autre. Ce putain de crabe. Envers cette injustice qui fait que la foudre tombe deux fois au même endroit. Si vite. Je sais son amour pour lui. Comme lui le sait aussi. C’est le pendant de sa vie. C’est pour elle qu’il a peur. Elle est là. Fidèle. Constante. Attentive.

Puis sa fille. Il lui faut lui dire. Lui avouer. Loin mais pourtant présente.  Inquiète et pragmatique.

Un mélange précieux d’eux deux. Le fruit de l’amour. Ce n’est pas un vain mot.

Rien ne vaut le face à face, mais il n’a pas le choix que d’utiliser son téléphone. Impossible de lire sur son visage les effets de son annonce.

Ça le mine.

Il y a également une walkyrie, une combattante. Elle sait si bien ce qu’il a traversé, ce qu’il traverse et ce qui l’attend. Elle a affronté la bête. C’est une tueuse. Elle connait le prix de cette bataille.

C’est son amie. Une rencontre rare. Une évidence.

Moi, je l’aime bien. Je ne la lâche pas quand je la vois.

Savoir écouter entre les mots, ses maux. Tapie dans l’angle du ring, j’ai la certitude qu’elle l’accompagnera dans ce combat avec toute l’affection dont elle est capable. Et c’est sans limite.

Enfin, sa petite sœur.  

Pas de sang. Mais la famille est celle que nous faisons.  Elle se bâtit que sur l’amour, l’affection. La preuve, j’en fais partie.  Avec elle, pas de faux semblant. La vérité, crue. Les sentiments.  Cela fait si longtemps qu’elle lit dans ses silences. Ils portent leurs douleurs avec la même innocence que leurs joies. Elle est là. Comme toujours.

Jamais encore, je n’ai eu l’occasion de les réunir toutes les quatre en un même lieu, au même instant.

Il faut que je remédie à ça. Je vais devoir lui faire comprendre. Il passe la main sur sa tête. Ses cheveux ras sont encore là. Signe du début de ce combat à venir. Il pense, aux garçons.

Son fils, qui a été percuté par cette nouvelle annonce. Il va lui falloir digérer. Il a cette attitude si particulière qui fait de lui, un être unique. La lecture est délicate en lui. Je vais devoir le préserver et lui apprendre le combat.

Enfin son père. Rien à ajouter.  Ce combat ne mérite pas d’être mené.

Et ses amis. Le premier cercle. Les survivants de l’acte 1.

Pour la première fois, je sens la peur le fouler. Elle profite de sa faiblesse et lui ravage les intestins.

Février Jour 2

La nuit l’a abattu.

Je suis à l’extérieur de la chambre. Plus le droit d’y dormir. Alors je traine dans le couloir. Je fais claquer mes griffes.

La nuit s’est faite tordue, remplie de conjectures, épuisante.

Avec ses allers-retours.

Je m’étais préparé à ce qu’il revienne. Pas mon maitre. Lui, il est là.

Non. L’autre.

Je le savais.  Tout le monde le savait.

Mais pas avec cette rapidité. Il lui restait encore deux petites choses à cocher sur sa liste post-crabe. Elles vont devoir être reportées. Pas annulées.

La notion d’espoir est incroyable. Elle sait masquer les troubles.

Doucement, l’espoir s’insinue et se fait conviction. Jusqu’au franchissement de cette frontière.

La foi n’est qu’un rêve. L’espérance est éphémère. Pourtant un truisme s’érige. Chaque jour est précieux. Cette vérité se dresse. Pleine et entière.

Palpable.

Alors oui, il a un genou à terre. Il sent, par moment, quelques larmes couler sur son visage. Je suis là pour éponger. Je sais faire. L’amour gratuit, c’est mon truc. Il se plait à dire que je ne suis pas le plus intelligent de la meute, mais que je compense avec un cœur plus gros que moi. Il a raison.

Le téléphone pleure.

La durée d’un appel à ceux qu’il aime. Ils seront à nouveau là. Sans doute certains partiront. Ce n’est pas grave. Les autres seront essentiels. Quant à l’autre, ce putain de crabe, il le sent maintenant au fond de lui. Il est organique, charnel. Même moi, je sens sa présence.

Il ne hurle pas.  Il ne tremble pas.  Il n’y arrive pas.

Février Jour 3

Cette fois-ci, je le vois anticiper.

Il domine le temps.

Du moins pour les jours à venir. Comme je l’ai écrit, ils sont précieux.

Alors il cale mes journées pour mieux diriger les siennes.

Il essaye.  Il organise ses papiers.  Il ne s’agit de préparer un départ.

Il échafaude des futurs. Une science-fiction bon marché dont il n’est pas forcément le héros.

Il a la certitude que l’acte 2 sera plus difficile. Je serais présent à la fin.

Il optimise mon environnement immédiat.

Fait incroyable, j’ai repris mes habitudes de chien. Je les avais délaissé alors qu’il avait repris sa vie. Je reviens à ses côtés, lui relèche le crâne. Bref, je me signifie ma présence et mon amour.

Indéfectible.

S’il avait été stratège, il aurait pu dire qu’il allait avoir l’avantage.

Il a la maitrise du terrain. Il connait son adversaire, ces coups-bas et la force dont il est capable.  

Face à lui la perversion. Aucune émotion. Une machine pleinement organisée. Née pour détruire.  Tuer.

Il n’est qu’humain. Une enveloppe de chair et de fluides pétrie de doutes et d’espoir.  Sans les poils.

La notion d’espoir refait surface. Elle va l’accompagner longtemps.

Je ne veux pas philosopher, juste être pragmatique. Soyons sérieux, ce n’est pas évident pour moi.

Je le vois planifier. Assujettir son quotidien pour mieux dominer l’autre.

Ne pas lui donner l’occasion de faire sa place et de lui dicter sa vie. La nôtre.

L’autre est déjà en lui. Il a su s’immiscer. Il est malveillant. Ne veut que voir sa perte.

Alors mon maitre ne veut, ni ne peut s’offrir le luxe du hasard. 

Il va falloir qu’il retrouve cet œil du tigre.  Ce petit plus déterminant qui l’a déjà fait combattant. Ce ne sera pas le même.  J’en suis persuadé. Il va se réveiller au bon moment.

La colère contre l’autre monte doucement. Cette bestiole lui a mentit en lui faisant croire qu’il l’avait quitté. J’ai horreur du mensonge. Comme mon maitre.

Sa détermination se met en place. Elle va prendre des jours à construire ses défenses.

Les prochaines semaines seront remplies de doute et de flottement.  Quand l’anxiété arrivera, face à elle, il sera préparé. Moi aussi.

Pour l’instant, je lui prête mon flanc qu’il pétri. J’adore ça. Lui se calme, et moi aussi.

La tempête se lève.

Février Jour 4

Réveil tôt.

Promenade. Moi au bout du fil. Je le remonte ce fichu fil.

A l’autre bout, ça y est, il somatise à plein régime.

Son alien gigotte dans son ventre. Ça tritoulle, triffoule.

Hier soir, lui et elle, ont commencé à évoquer la possibilité d’un après différent. Ça lui a fait du bien.

Encore une fois, le côté pragmatique revient. Il veut la protéger les préserver. Moi je suis content, on part tous les 3, on se ballade. Sans Lazare. Celui-ci lui fout la paix. Une journée physique à marcher.

Beaucoup marcher. Sentir ses jambes, son corps. Modifier l’emplacement de la douleur.

S’user. Se ruiner de fatigue. Empêcher Lazare qui fait tout de même son petit tour. Il réussit à l’enfouir.


Février Jour 6

Nothing to do

Just mettre un pied devant l’autre et recommencer.

Lyon, sa femme, ses enfants.

L’autre est toujours tapi et n’attend que la moindre occasion pour surgir et s’exprimer.

Une unique mise en forme.

Il fait bonne figure. Il essaye. Mais il ne trompe personne.

Alors il joue. Il fait à nouveau des pirouettes. Il parle fort.

Mais il y a trop de trop.

Trop de pensées.

Trop de doutes.

Trop de peur.

Trop d’alcool.

Se noyer, faire taire son cerveau pour une soirée. Parler, rire, maîtriser le discours. Il veut diriger la conversation. Il marque ses choix encore une fois. La mise en place est mécanique. Chacun autour de la table joue le jeu. On joue à faire semblant, à espérer.

Moi, je me roule à côté en les regardant. En attendant l’instant où je vais pouvoir l’avoir que pour moi. Ce soir, il se saoule à en faire taire ses pensées parallèles. Une ambition, éteindre le bourdonnement et pouvoir dormir, frappé d’un sommeil sans rêve. Espérer la sérénité jusqu’à demain


Février Jour 7

Il a vidé son sac durant une partie de la nuit.

Les grands crus de Bourgogne lui ont délié les lèvres.

Il fête son semaiversaire.

Une semaine qu’il vit avec cette nouvelle. Une semaine que du matin au soir, elle lui souffle au fond de sa tête entre deux idées. Un léger vent. Entre le chant des sirènes et celui de l’alarme incendie.

Elle souffle le chaud et le froid.

Je l’ai entendu être cru sur son état avec ses amis. Il appelle ça le pragmatisme. Sans doute a t’il raison.

C’est difficile de l’entendre. Pourtant il faut se dire les choses, se les avouer. Et à qui dit-on les on-dits, mis à part à ceux que l’on aime. Il me confie des choses qu’il ne dit à personne. Car moi je n aboie pas. Je garde pour moi ses doutes et ses craintes.

L’autre est posé de côté. Il se fait discret.

Quant à elle, elle est revenue.

Sa colère.

Toute puissante. Emmenant tout sur son passage. Blessant tous ceux qui se trouvaient aux alentours.

Une grenade défensive. Quadrillée. A manier avec précaution. De temps à autre, elle éclate. Assourdissante. Sans sommation. Elle est épuisante et lui pompe son énergie.

S’il ouvre les vannes, elle se déverse littéralement en un flot. Dévalant les pentes, emportant tout sans se soucier des dégâts et de la peine engendrée. Avec, à chaque fois, le même final, avoir l’autre au bord des lèvres et ne sortir qu’une plainte en lieu et place d’un hurlement.

Un esprit démonté. Mais au moins, il se sait vivant.

Février Jour 9

A menu du jour. Rien. Le jeûne. Absolu. Total. Donc le vide.

Être vide avant le contrôle.

Je ne vais pas avoir le droit de l’approcher durant les heures à venir. Sans doute jusqu’à demain.

Pour lui, état des lieux, précis, méticuleux.

Collecte des données médicales.

Scanner précis des dégâts.

Imagerie. Capture numérique de ses organes, lecture des marqueurs, découverte des dommages.

Aucune information ne filtre.

Il est vide. Désempli, asséché pour être plus précis. Il lui faut attendre.

Savoir être serein et laisser le bénéfice du doute. Tout du moins, il ne veut pas laisser la place au stress.

Enfouir la boule pour encore quelques nuits. Je le surveille. Roulé en boule non loin de lui. J’ouvre un œil à chacun de ses mouvements. Il le sait je suis là. On se croise la nuit quand il erre. Le temps d’une caresse. Et chacun de nous retourne se coucher et tente de dormir.

Février Jour 12

Toujours aucune réponse.

Le doute. Une acidité persistante.

L’irritabilité est au top. A la moindre objection, il réplique. Démultiplie.

Alors l’emportement souffle tout sans retenue.  

D’une violence sans limite.

Il est tendu comme une corde à linge sur laquelle on a trop tiré. Une parole de travers, un regard trop appuyé et il part en vrille. Perd le contrôle de lui sous les regards atterrés d’innocents qui ne comprennent pas. Et pour cause. Ils sont loin de tout ça.

Il se rend compte de ses excès. Toujours un peu tard. Les excuses ne suffisent pas. Le mal est fait. La maladie n’est pas une excuse.

Caché sous mes oreilles, je suis le seul à ne pas le mettre en boule. A priori, j’ai cette capacité à le calmer.

Ce soir, des amis seront là. Nous ferons bonne figure tous les deux. Chacun son job. Moi, je jouerais le pénible, le canin câlin, lui l’amateur de pirouette. Le rire cache la mort. Sa meilleure blague, ça pourrait être pire. Une boutade mais pas d’interprétation. Le protocole se fait attendre.

Les heures l’épuisent. Un objectif se consolide. Retourner sa colère vers l’autre et non les autres.

Fixer son énergie pour désintégrer de cette merde.

Pour l’instant, les dégâts sont invisibles. Et c’est lui qui est ravagé. La rage le brûle. Il faut savoir éteindre les flammes. Faire comme-ci. Le pire est de se réveiller. Se réveiller après la colère en ayant sous les yeux le mal engendré.  Celui commis.

La détresse dans les yeux de son fils. Lui ne mérite pas cela. Bien au contraire. Je le sais. Il n’a qu’une envie, celui de le prendre dans ses bras. De le respirer. De le sentir vivant. La peine en devient plus grande. Cette saloperie est une machine à malheurs.

Mais hauts les cœurs. L’important est de vivre le jour et préparer demain. Car la vie continue.

Février jour 14

Un déjeuner qui compte.

Il est parti. M’a laissé seul quelques heures.

J’ai la maison pour moi. Ça me fait du bien. Lui aussi.

Au moins je le sais en bonne compagnie. Avec sa plus vieille amie. Sa famille de fait.

Pas de faux-semblant. Il fait face à la réalité.

Aucun mensonge. Il aurait voulu la protéger. Mais finalement, il lui cède.

L’importance en amitié comme en amour, la franchise.

Il lui dira tout. Comme d’habitude.

La peur, l’état, l’avenir.

Le plaisir est là. Il n’a pas versé une larme.

Février Jour 15

Il perd le compte des jours. L’attente, ce médiocre moment qui s’étire à n’en plus finir.

Pourtant, ça y est la nouvelle est tombée. Le premier rendez-vous d’une nouvelle série pour établir le protocole avant de le mettre en place. Il aura fallu quinze jours pour établir la cartographie pour savoir où aller biopsier. Reste à connaitre le type qui va lui percer le corps pour ramener l’échantillon. Sans celui-ci, nul futur à envisager.

Il est calme. Pas résigné, juste méthodique.

Pour autant, je le sens inquiet. Je le squatte comme je peux. Une boule de poil qui respire.

Je lui tiens chaud. Chaque jour davantage. Je m’endors sur lui quand je le sens enfin se détendre.

Il cherche le soleil. L’éclat, la joie.

Ces petits rien du quotidien. Ils se font discrets. Comme pour ne pas déranger. Chaque sourire vaut de l’or. Ça n’a pas de prix.

De l’autre côté, l’autre est là. Il se fait sentir. Par petites touches. Infimes. Comme un rappel plusieurs fois dans la journée, pour lui signifier sa présence. Il ne plane pas. Il est au plus profond dans le noir. A l’abri. Ce putain de crabe le vampirise. Il boit ses forces.

Mais j’ai confiance en mon maitre. Les autres aussi.

Pourtant sans être particulièrement inquiet, je l’entends évoquer les futures mises en place de sécurité. Celles qui, au cas où, permettront à sa famille de ne pas être en danger.

Février Jour 16

Les dates commencent à tomber.

Accrochés à elles, les premiers résultats. Surprenants.

L’autre a migré. Muté. Il se balade là où il ne devait pas être. Il remonte et se diffuse. Il a fait son trou où personne ne l’attendait.

Ma maitresse est à ses côtés. Elle encaisse le choc au moins autant que lui.

Avec les dates, le combat prend forme.

Mon maitre ressemble de plus en plus à Don King sans les cheveux.

Le lieu du combat est tout trouvé. Son corps.

Un de ring qui a déjà pas mal servi. Un vieux truc un peu usé mais qui en a encore sous le pied.

Les cordes ne sont plus très tendues. Les coins ont été les témoins quelques coups portés pas franchement classes. Et le sol portent encore la sueur des anciens combattants.

Pourtant, c’est bien là. Ça va se dérouler devant un public acquis à la cause de mon maitre.

Okay, ce n’est pas le lieu idéal. Mais on n’a pas eu le choix.

Les gants sont prêts à être enfiler.

Il reste la pesée et les invectives sous les feux de la presse.

Les examens pré-rencontre ont débuté.

A sa gauche, un poids lourd.

97 kilos sur la balance et bientôt moins.  Putain, il a pris. Signe que la première rencontre a laissé des traces.

Un combat remporté. Une aptitude à encaisser hors norme et une capacité à se sortir des coins et à rendre coup pour coup.

A sa droite, une saloperie perverse.

Poids indéterminé. Forme mouvante. Mais un crochet fulgurant. Une boule de vice.

Il s’agit maintenant de définir le nombre de reprises. Et la date du combat.

C’est pour bientôt. Il convient de s’y préparer. Comme un Rocky, il va falloir taper dans la bidoche et être physiquement et surtout mentalement au taquet.

L’engagement va durer.  

Moi, je vais reprendre mon rôle de sparing-partner. Je vais l’attacher au bout de ma laisse et le trimballer quel que soit le temps. Vent, soleil, pluie, grêle.

Je serais là.

Il va lui falloir attendre encore neuf jours pour être sur le billard. Une biopsie comme son de cloche.

Pourtant le match a déjà débuté.

Il se joue sur le seul terrain accessible pour l’instant. Son cerveau.

Lazare a été chassé. Signe de l’importance du changement.

Mars

Ça y est. On change de mois. Il oublie de compter les jours. De toute manière, cela ne sert à rien.

La routine s’est installée. Il me promène et je le colle tant que je peux. L’amour canin, ça ne se compte pas.

Le temps commence enfin à s’accélérer.  Avec lui les premiers rendez-vous. Ça sent l’éther, l’hosto.

Et l’hosto en ces temps viraux, ce n’est pas l’endroit le plus fun.

La suite est basique. Pour l’instant la salle d’attente est plutôt luxueuse. Siège en bébé skaï personnel masqué. Une chef de service qui remet la tête droite à quelques membres du staff atteints de psychose virale.

Même là, la peur s’insinue.

Pour lui, le menu est simple. La veille light. A jeun. Le matin, il est seul avec ses doutes. Perfusion, anesthésiant. Relent de Morphée. Ils font ce qu’ils veulent de son corps. En l’occurrence, descentes de fibro entre les poumons et les bronches, prélèvement . Puis réveil, avec les bronches défoncées pour entendre que cela ne sera peut-être pas suffisant.

Traduction médicale, si la mise en culture des échantillons ne donne rien, alors, il faudra passer par l’ouverture du bonhomme. Une réjouissance. Mais tout se passe correctement.

Le mois passe. Tout s’enchaine. La France se ferme sur elle-même face à un foutu virus. Le quidam et sa rombière découvrent que l’on peut vivre enfermé par choix ou par obligation.

Que sauver l’autre s’est aussi se sauver. Mais le comprendre est une autre histoire.

Les jours se succèdent. Il s’en remet à ses soignants. Une fois encore, ils font le job. Sous un masque. Comme ils peuvent. Aussi bien qu’ils le peuvent.

Puis vient la 1ère chimio. Celle qui rétame le moral. Retour à la case départ.

Putain de Miss Chimio.  Des retrouvailles dont il se serait passé.

Le temps passé dans les bras de Miss C est long. 3 jours dans une chambre d’hôpital. 3 jours à s’enfiler des produits dans le corps puis 3 jours perfusés pour laisser partir les saloperies.

6 jours, une aiguille plantée dans le corps à se voir distiller des litres de liquides. Pas de quoi se réjouir.

Ensuite vient la fatigue.

Il est terrassé. Batterie à plat. Vidé. Sec. Rincé.

Les nuits se confondent avec les jours. Dormir comme il peut. Récupérer.

Le pire vient. Cette période où le corps a du mal à le porter. Où il lui sera incapable de lire. Tout juste bon à gober la télé qui déverse la peur.

Moi, ça y est. J’ai commencé à le promener. Pas longtemps. Il remplit son attestation et on se retrouve dehors.

Masque, gants, mouvements d’évitement des cons.

Il le sait. Cette période n’est rien par rapport à celles plus difficiles à venir.

Mars s’envole ou plutôt s’efface avec douceur, de manière agréable. Il est entouré par tout un tas d’amis.  Finalement ce virus a du bon. Il fait le tri, il tamise.

Ne reste vraiment que les piliers.

Il faut le voir comme cela.

Mais Mars est usant.

Lui est usé. Tout son être, son esprit sont tournés vers le combat. Aucune place pour autre chose. Les jours tombent. Il ne les compte plus. Le peu de force est dédié à l’instant présent, à récupérer.

Avril

Il a la tête dans le combat.

La fatigue passée, il ne pense plus qu’à cela.

Chaque jour est une victoire et un gros doigt à la face du destin.

Car il n’est du destin que ce qu’on en fait.

A chaque mois, un nouveau sujet de révolte.

Ces derniers jours, les cancéreux, ou tout être humain occidental victime d’une autre maladie que ce foutu Covid, passent sous silence. On fera le compte après. En ce moment personne n’en parle. Omerta absolue. Une seule maladie compte. Une priorité d’état. C’est bien normal. Compréhensible. Mais pourtant. Une vie mérite t’elle d’être pesée face à une autre ?

Les cons défilent dans les rues. Ils prennent d’assaut les magasins, continuent à vivre comme bon leur semble. Après tout, le virus est pour les autres. Encore une bonne grippe. Pas de quoi fouetter un chat. Et puis de toute manière, c’est toujours pour les autres. Car à bien y penser, seule sa gueule est importante.

Il est dégoutté par cette incapacité à faire preuve d’intelligence, de fraternité. Oui c’est facile d’applaudir chaque soir aux fenêtres. Même moi, j’aboie. Pour dire.

Pourtant, dès qu’il s’agit de faire attention aux autres, le con moyen ôte son masque et bondit tel « superconnard ».

Bordel, la vie est fragile. Mais pour comprendre cela, il faut en connaitre le prix, la rareté. Avoir testé ce fil du rasoir et senti qu’une fois le cul dessus, l’équilibre est ténu, précaire. la bascule si aisée.

Même mois de mes quelques centimètres de haut, j’ai compris que la vie est une petite chose chétive. On doit en prendre soin, construire des remparts autour d’elle, la vénérer.

Une seule règle qui vaille : en profiter avec ceux que l’on aime.

Moi, je me cale contre les miens dès que je peux.

Monsieur et Madame Connard ne le comprendront peut-être que trop tardivement ou jamais.

2 mois depuis la descente du couperet. Il s’est abattu sans rien demander à personne pour tout emporter avec lui. Rêve, quotidien et espoir.

2 mois sans travailler. Sans quasiment mettre le nez dehors. Et les rares fois, c’est masqué. Comme un putain de super-héros. Sans la cape. Avec de une paire de gants en latex pour pouvoir toucher les boutons de l’ascenseur et surtout ouvrir les portes. Mais ça, c’est une autre histoire. Comme une couche supplémentaire que l’on ajoute aux emmerdes pour les rendre palpables. Encore plus pénibles.

2 mois déjà.

Bon moiniversaire à lui !

Chaque jour le rapproche de la chimio suivante. Miss C arrive alors que la première a débuté son effet. A l’intérieur, c’est la bousculade. Ça tape dans ses tréfonds. Ça bouscule dur. Mais l’esprit est bâti de telle manière que le corps suit. Il joue le jeu.

La rechute est différente du premier crabe. Nul besoin cette fois d’attendre l’apparition d’un moment magique pour qu’une force se révèle à lui.

Sa capacité d’affrontement est là. Présente à chaque instant, malgré la fatigue.

Pétri de certitude, il porte sa hargne comme un étendard.

Soldat de son combat intérieur.

Hier vétéran, demain à nouveau trouffion et sans arrêt partisan de cette armée de l’ombre.

Chaque nuit est compliquée. Jamais entière. On partage le canapé.

2 mois que ça bombarde de tous les côtés. Ses analyses comme un reflet de son champ de bataille. Une illustration. Noir sur blanc. Son sang témoigne de la lutte.

Après les bas, il grapille ce qu’il peut pour se reconstituer. A temps.

2 mois sans travailler. 2 mois déjà. Et bon moiniversaire !

Une certitude chevillée à son corps. Quand il devra reprendre et il reprendra une activité, la vie sera différente. Définitivement différente à la précédente.

Il rompt doucement avec certains travers, on les appellera comme ça. Mieux vaut, travers qu’individus.

Déjà 2 mois. Et plus encore à venir. De quoi m’occuper et me faire retourner le poil.

Lui est toujours debout.

Guerrier !

Guerrier, mais c’est compliqué. Miss Chimio est passée par lui.

Une seconde entrevue. Trois jours, deux nuits. Comme un long rendez-vous entre deux amoureux.

Il ne peut se passer d’elle.  Il le sait, elle est un mal nécessaire. Elle détruit tout sur son passage. Une tornade intérieure. Elle le ravage, le terrasse.

L’esprit désert, vacant. Pas question d’oisiveté. Non, il est à nu. Incapable de formuler la moindre appétence.

Une nouvelle fois, il ressort de cet affrontement vidé. Une curiosité que ce vide physique. Seuls les patients peuvent concevoir cet état. Les autres en sont témoins.

Les autres.

La solitude s’immisce. La maladie devient normalité pour ceux qui ont une vie.  Une routine pour lui faite de médocs, d’injections et d’analyses.

A mesure qu’on lui triture le sang, son moral oscille. Le grand écart absolu.

Une des vertus de Miss C, est d’ôter tous les filtres. Le désespoir et l’amour se décuplent.  Pas évident à gérer.

Emission / réception, la communication devient un art. Les relations avec autrui aussi.

Les amis sont rares et donc précieux. Chaque message, coup de fil est un morceau de bonheur.

Il se satisfait du télétravail de sa moitié. Au moins, il n’a pas à ajouter la solitude à sa pathologie. Et puis chaque jour, il y a les échanges réguliers avec sa guerrière préférée. Elle connait le combat. Pas besoin de s’étaler pour s’exprimer. Un demi-mot, une présence, suffisent.

Avec moi, je sais que le contrat est clair. Pas de jugement, pas d’apitoiement ni de crainte. Je donne et je prends. Uniquement de l’affection.

Après, il reste encore l’avenir.

Il n’est pas une question. Autant il est clair qu’il doit en avoir un, autant à cet instant, il se résume à assumer le moment présent. Les jours se trainent, les nuits sont chaotiques.

Guerrier, mais attentif. Attentif aux fissures. Les légères.

Il me sort moins. D’abord parce que croiser le couillon d’en-face est dangereux, mais aussi parce que cela réclame un physique. Et pour l’heure, après la valse des soignants, le summer body est bien loin. Il convient de le retaper. Alors les rares fois où il est au bout de ma laisse, je ne tire pas. Je fais gaffe à lui et le laisse profiter du soleil.

Fin de mois, il n’a en tête qu’une obsession. Se préparer à accueillir Miss C sur le ring pour sa troisième confrontation. Il a gagné les 2 premiers rounds.

Putain de système lymphatique. La course est engagée. Chaque jour devient la période où il doit acquérir de quoi tenir. Impossible de soudoyer qui que ce soit pour faciliter les choses. C’est à son corps de se battre.

Ne pas céder. Se nourrir, absorber, gober ce qui lui fera tenir le cycle suivant. Comme un athlète avant le combat. Le quotidien se transforme en une préparation physique et mentale. Il le sait. Il va en prendre plein la tronche. Plus les rendez-vous intimes avec Miss C vont se multiplier, plus elle va se faire salope et perverse. Si elle ne bénéficie pas de cuir et de latex, elle se gave d’aiguilles et en poches en plastique. Rien à voir avec des cubis.

Depuis quand on remplit des cubis avec du Moulis-en-Médoc ?

Mais en cette fin de mois, je le vois aussi reprendre du poil de la bête comme on dit chez les CKC. Il se projette. A des envies. Il rêve de vacances, de passer du temps entouré de ceux qu’il aime. De partir rouler, longer des bords de mer avec moi, s’arrêter quand l’envie le prendra, histoire de déjeuner parce que la vue est belle et la carte d’un restaurant attrayante. Rien que cela, c’est bon.

Ce soir, pour la première fois, il pleut. Ma maitresse grogne car il sort quelques secondes en t-shirt. Mais que c’est bon de sentir des gouttes d’eau sur la peau.

La fraicheur glisse sur lui.

Se sentir vivant.

Il a passé un cap. Il le redoutait. Une nouveauté. Le prélèvement de cellules souches.

Les siennes. Traduction pour le quidam, il se fait riveté à une machine semblable à celle qui dialyse les patients.

Lui n’y a droit qu’une fois. Comment font les autres ? Comment supporter cela plus d’une fois ?

Une aiguille dans un bras qui vous pompe, la machine qui filtre dans un bruit incessant et qui repousse le sang dans l’aiguille qui est figée dans l’autre bras. Le tout sans bouger durant des heures.  Quatre sans compter la mise en place et le nettoyage final.

Sous son masque, une infirmière les surveille régulièrement. La machine et lui.

Les crampes et les minutes deviennent insupportables comme les fourmis dans les mains.

A la fin, deux petites poches. L’une jaune couleur pisse. Son plasma, l’autre rouge poussière, les fameuses cellules. Tout ça pour ça.

Décidément, ce crabe aura été bien différent du premier.

La bonne nouvelle, il n’y a droit qu’une fois. Le ramassage a été concluant. Il a de la chance.

La chance, il en sourit. Il est joyeux.  Cette théorie de la relativité a du bon. Qui aurait soupçonné le voir heureux pour cela il y a six mois ? Qui le serait ?

Cette fin de mois s’étire.

Chaque jour amène son envie, son besoin.

Là où le corps dit « non », l’esprit dit « encore ».

Mai

Mon maitre ne fait pas ce qui lui plait. Pourtant il aimerait.

Il aimerait avoir un peu de légèreté. Pouvoir sortir et sentir un peu de chaleur, un peu de vent sur le visage.

Mais non. Tout au mieux, c’est quelques minutes par semaine sous un masque.

Je suis l’excuse. Je dors parfois avec lui, d’autres rares fois, il me sort. Il rompt ce confinement imposé que beaucoup trop ignorent.

Il est en colère. Pas contre lui, ni contre sa maladie. Non ça, c’est sous-terrain. Sa colère contre cette saloperie est intime. Quand il craque, il fait en sorte de le faire seul. Même, si il y a des ratées.

Non, il est colère contre les autres. Ces putains de profiteurs. Ceux qui règnent et privent les gens comme lui de masques en cette période de pandémie.  Depuis mi-mars, il a toujours son ordonnance délivrée par l’hôpital. Les pharmacies sont frappées à minima jusqu’à la fin la fin du mois par l’interdiction de lui délivrer alors que la grande distribution va pouvoir les vendre.

Lui doit se satisfaire de masques en tissu fabriqués par ma maitresse, acheter des masques ou bien prendre le risque de sortir sans. Ce qui revient à jouer à la roulette russe. C’est purement scandaleux. Un jeu mercantile ignoble. Il est furax. Alors il pense à autre chose.

Tente de maitriser le temps, la durée et l’ennui.

Les rêves à la con ont faits leur réapparition. Derrière eux, le cortège des idées burlesques et la question.

C’est quoi l’envie de vivre ? Puis arrive indéniablement la question, qu’est-ce que l’avenir ?

L’envie, elle est là. Lourde. Ancrée. Imparable.

Nul besoin de discourir ou d’afficher une quelconque détresse criarde, de la brailler. Elle est enracinée dans ses tripes. Aussi simple qu’irrésistible.

Comme un besoin impérieux d’affronter chaque matin.

L’aube est une victoire.

L’avenir est plus compliqué. La notion est protéiforme. Dans son cas, à chaque jour sa définition. Il en rêve mais s’interdit d’en définir les contours. A quoi bon ?

L’avenir, se limite à la prochaine entrevue avec Miss C, au prochain scanner ou rendez-vous avec un soignant.

L’avenir est médicalement assisté même s’il rêve d’une suite.

Une conséquence comme un handicap. A cet instant, seules certaines certitudes font bloc autour de lui. Comme une conclusion logique. Après cette rechute, il refuse de retrouver sa vie précédente. A quoi bon ? Faire semblant pour gagner quelques ronds et la sensation d’une position sociale ? Le battement d’un cœur est court. Il peut stopper à tout moment.

Dans son cas, avec sans aucun doute quelques douleurs pour enrichir le plaisir du moment. Alors oui, l’avenir prend sa forme comme un lendemain. Allonger le présent avec ses enfants, sa femme. Son fils est là. Sa fille pas tout à fait. Sa femme. Comme lui dire sa reconnaissance. Ses heures passées à le soutenir, le débarrasser de toute scorie. Elle est inquiète mais ne le montre pas. Elle l’aime. Il le lui rend.

Plus que tout de refreiner son besoin de voir du monde. Bientôt trois mois qu’il ne voit quasiment personne. Et il sait que cela va encore durer. La maitrise des heures, des jours et de l’inactivité prend une dimension toute autre.

Une exigence physique se bâtit. Une nécessité impérieuse de sentir l’autre. De pouvoir serrer ses proches dans ses bras. Mais ce n’est pas pour demain.

Envie de les voir. Sa presque sœurette, sa walkyrie peroxydée préférée.

Le tout avec la crainte de fondre dans leurs bras. De laisser les flots s’entrouvrir. De céder à la peur.

Pour l’instant c’est moi qui assure cette fonction.

Coussin émotionnel.

Bien que sa solitude ne soit pas celle d’hier, de la précédente saloperie, mon maitre a le sensation d’être séquestré. A défaut de retraite spirituelle ou de développement personnel, il tente de profiter de son isolement comme il le peut. Suivant l’énergie dont il dispose.

Alors il tente d’écrire. De temps à autre, il y arrive. Preuve que le cerveau revient. Comme la prochaine retrouvaille avec Miss C.

Une nouvelle confrontation s’annonce.

Elle approche irrémédiablement. Il est plutôt serein. Il sait à quoi s’attendre. Il va en prendre plein la tronche durant une dizaine de jours. Il s’y prépare tout en étant conscient de la dose d’inconnue qui l’entoure.

Elle est impitoyable. Miss C la destructrice pareille à la puissance de la vacuité qu’elle engendre.

Elle rase tout sur son passage. Elle a été créée pour se faire, fruit de la manipulation de cerveaux avides d’offrir une prolongation à la vie. Mais Miss C est aussi une bombe lâchée dans son organisme. Elle y fait son trou. Elle emporte tout. En premier sa force. Ensuite le mal mais aussi le bon.

Elle balaye. Use. Ravage en profondeur.

Pas le choix.

Cette fois, cela tape dure.

Elle ne laisse que la fatigue derrière elle et abandonne ses cellules mortes. Charge à lui de les évacuer et de se construire à nouveau sur ses ruines.

Alors il fait le plein. Bien qu’incapable de déborder de plaisir, il stocke ce qu’il peut pour les jours à venir. Il accumule l’espoir, emmagasine ce qui pourra l’aider à passer ce nouveau cap.

Envie, idée, lecture, tout ce qui pourra l’éloigner de la peur.

Miss C arrive avec sa gueule. Pourtant elle parait si inoffensive, enfermée dans ses poches.

Reste avant, un passage obligé. Un point d’étape. Un nouveau TepScan.

Il va encore être radio-actif. Interdiction formelle pour moi de le coller, le lécher, de me faire caresser.

Qu’il ne joue pas avec les jeunes enfants, passe encore, de toute manière, il n’en a pas autour de lui. Mais de là à m’oublier.

Il n’est pas encore inquiet. La révélation arrivera suffisamment vite. Avec elle, l’annonce faite à mon maitre. Savoir si les précédentes valses avec Miss C ont été à la hauteur des espérances.

C’est le moment de prendre l’air.

Le coup de karcher dans le crâne. Celui qui lave la tête et ôte les scories. Même pour une durée limitée.