MANHATTAN CHAOS – Mention

Celui qui avait l’habitude de jouer les yeux fermés et en tournant le dos au public n’est plus que l’ombre de lui-même. Nous sommes le 13 juillet 1977, la canicule s’abat sur New-York. Un homme est en manque d’héroïne. Il traverse  Manhattan pour aller chercher son fix. Ce n’est plus que la silhouette d’un junky qui ère dans un New-York en proie à une coupure d’électricité tandis que le Fils de Sam égraine ses victimes. Michael Mention nous offre ici un grand roman noir.

A la 1ère personne, ce court roman est totalement maîtrisé. 2 personnages principaux raisonnent. Ils sont bien vivants. Miles et la Grosse Pomme. Entre passé et présent, ça sort des tripes. C’est mélodieux. Ça bouillonne au creux du ventre.

Miles, l’immense Miles Davis. Mais la star est déchue. La trompette rangée, les fans quasi oubliés. Le junkie est rongé à l’os. Les géants sont morts.  Duke, Bird, Collman, Dizzy et les autres. Lui n’est plus qu’une trace dans l’Histoire. A travers ses divagations, ses regrets et ses remords, c’est un Miles soumis à l’alcool, à la drogue, qui n’est que le simulacre de lui-même que Michael nous donne à voir. Cinquante kilos tout mouillé avec ses chaines en or. Il est persuadé que sa période créatrice est derrière lui. Le cool-jazz et les quintets – ‘Round About Midnight, Kind of Blue et Sketches of Spain, (ses chefs-d’œuvre à mon sens).

Miles sort et erre à la recherche de sa dose. Chaque coin de rue s’ouvre sur la foule. Il est Un. Ils sont Huit millions victimes du black-out. Lui vit sa dépression et se traine dans un trip. New-York lui offre son histoire. Elle est violente et sans fard. Chaotique, traversée de troubles et de confusions, d’une brutalité et d’une sauvagerie étourdissante tel un riff de Jazz. Un inconnu, John, propose au grand Miles Davis la possibilité d’une rédemption. John est son Scrooge à lui en quelque sorte. Et alors que la nuit n’appartient plus qu’au chaos, le musicien doit prendre La Décision. Cette nuit sera unique, lourde de conséquence. Celle où il décidera de vivre ou non.

La chaleur qui règne rend fou. Pourtant, Manhattan Chaos, est, je le dis sans flagornerie, génial et glaçant. C’est un roman noir viscéral, à l’écriture musicale bourrée de sons, débordant d’émotions. On y entend du Jazz bien entendu, mais aussi du Punk, du Disco et du Funk. Tous les sons de Big Apple jusqu’à Bowie, Aerosmith se succèdent. Et si Armstrong et Hayes suintent au fil des pages, si Miles s’épuise à se racheter, je me pose pour me souvenir du sax de Bird. Cool. Je me laisse embarquer par la sonorité du piano pour revenir vers Miles.

C’est presque son histoire, son œuvre qui est revisitée. Oui, c’est musical. Groovy. Comme sait l’être le Jazz. Une plainte torturée visant le divin. Une émotion faite d’un souffle qui transcende celui qui pose sa note bleue et celui dont le cœur vibre.

L’écho d’une vie organique.

Manhattan Chaos, c’est l’esprit de Miles, son cerveau, celui d’un noir de génie dans un monde de blancs, celui des Black Panther, du racisme ordinaire, des émeutes, du KKK, du Fils de Sam (David Richard Berkowitz, tueur en série américain  des années 70) et même de ses amours vaudou avec Juliette (Gréco).

Mais cela rien à voir avec une bio. C’est un roman. Le fruit d’une belle imagination qui vous prend par la main le temps d’une ballade étouffante entre Midtown et Broadway.

La construction même de ce roman se donne des airs de Jazz. C’est un style narratif à part. Ses phrases courtes, allant de temps à autre se poser sur un seul mot, semblent sous-tendues par un style funky, posé sur des lignes de basse qui ronronnent. Comme si Miles continuait à fusionner  le son électrique tout en revenant à ses racines, à creuser son sillon. Le Jazz porte la révolution dans ses gènes. Enterrer le Jazz pour le faire renaitre.

Alors oui, Manhattan Chaos, se situe avant le retour de Miles. Avant You’re Under Arrest et surtout avant le démoniaque Tutu*, album exceptionnel, le fruit d’un génie aux doigts de fée et au souffle divin.

Manhattan Chaos, un très grand roman noir qui prouve que la qualité ne rime pas avec quantité. C’est court. Ça se dévore avec la passion d’un air de fusion. Et si comme moi, vous avez la chance de le lire par 35° avec  Tutu en fond sonore, cela devient une expérience magique.

Editions 10/18

version audio

*Tutu – 1986 – Warner – Ecrit et arrangé par Marcus Miller en hommage aux opposants au régime d’apartheid, une intro légendaire et un riff absolu. Le retour de Miles, ancré dans le blues avec un sens mélodique qui absorbe le jazz, le funk et la pop électrique.

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Yvan dit :

    Un petit bijou noir, oui !

    Aimé par 1 personne

  2. Rhoooo, je suis heureuse qu’il t’ait plu.
    Et quel magnifique chronique.
    Merci Yannick

    Aimé par 1 personne

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