MINUIT A CONTRE-JOUR – Raizer

Il est des romans où le moment de la lecture a de l’importance. Où il faut savoir être en accord avec le livre. Avec Minuit à Contre-Jour, paru l’année dernière, Gallimard shoote dans sa collection Série Noire pour nous servir un très grand thriller. Il m’a fallu attendre pour être mûr, pour être apte à le déguster comme on savoure un grand cru.

Car Minuit à Contre-Jour clôt un triptyque hors du commun. C’est un nouveau souffle sur le roman noir. Ambitieux et glaçant. C’est sans aucun doute, le tome le plus abouti pour ce qui est de l’écriture. Et Dieu sait que mon attente était forte. C’est sans conteste pour cela que cette chronique sera plus longue qu’habituellement.

S’il est du tempérament inné de l’homme de vouloir dominer la Nature plutôt que d’être dominé, nous évoluons dans un monde fait de perception et parfois d’illusion. Et nous ne voulons voir que ce qui nous sied…

Pour entrer dans l’univers de Sébastien Raizer, il faut à mon sens commencer par le début. Il s’agit d’un véritable parcours quasi initiatique. La lecture de Minuit à Contre-Jour est exigeante, car ce roman est empreint de mythologie et bien entendu d’une belle once de philosophie japonaise [je vous renvoie par ailleurs au Petit éloge du zen du même Sébastien]. Au-delà de cela, ce thriller pose une œuvre forte tournant autour de l’humanité et de l’inclinaison qu’a l’homme à se détruire. La technologie devient alors un médium pour atteindre son écroulement, pour accélérer sa dislocation. A travers l’intelligence artificielle, les nanotechs, la société reprogramme sa politique, engendre des antagonismes  sociétaux, des mouvements sociaux. Aussi, L’alignement des équinoxes et Sagittarius sont à lire préalablement pour comprendre, pour s’immerger dans les voies prises par Wolf, Silver, Diane et Karen. C’est impératif sans quoi le lecteur sera désorienté plus que de raison.

Lecteur, boucle ta ceinture ! Cale-toi dans ton fauteuil ! Il est grand temps de charger ton Desert Eagle. Garde-le à portée de main. Face à toi, il y a du lourd ! L’auteur est sans pitié. Quand on pénètre dans une trilogie pareille, on n’en ressort pas indemne.

Revenons brièvement à la situation de départ. Hors de question de déflorer l’histoire mais il faut tout de même faire le point sur le gang paradoxal dans sa quête sur la neurotoxique créée par la Vipère. Le gang a littéralement explosé. Linh Schmidt, alias Silver est pilotée par le commissaire Lacroix / BigJim – toujours obsédé par l’idée de récupérer une neurotoxine hallucinogène jouant que les perceptions sensorielles – sur une enquête qui implique un groupe radical. Cela l’amène à un site listant des personnalités à abattre créé par Antoine Marquez, le théoricien du chaos social, Shoot To Kill. Si Silver progresse tant bien que mal, aux côtés de Liwayway, le souvenir de la fillette qu’elle était, de son côté, Wolf / Luc Hackman, son alter ego et coéquipier, est plongé dans un coma profond suite à une overdose de la neurotoxine. Wolf est perdu dans un univers fait de néant, baladé au son des mélodies de l’alignement des équinoxes. Pour aller jusqu’au bout, comme Wolf, Silver va devoir progresser plus encore dans les mondes interlopes car la vipère, Diane – son archange noire, Karen – la fille samouraï, ont poussé les frontières de la réalité vers un monde de silicium. Pas la peine d’en dire davantage ; le reste c’est à prendre dans tes mirettes. Il te revient, lecteur de choisir ou non de plonger.

Dit comme cela, Minuit à Contre-Jour fait frémir. Mais le jeu en vaut la chandelle.

Je me répète pour ceux qui ont lu mes précédentes chroniques, mais on touche du doigt des univers variés mais concomitants. Ceux de William S. Burroughs à travers ses romans hallucinés, Philip K. Dick, seigneur es-science-fiction, uchronie et anticipation et Maurice G. Dantec, concepteur d’un cyber-polar. Je l’avais déjà écrit. Je persiste et signe des deux mains.

Au fait, pourquoi diable Sébastien Raizer n’a pas de lettre intercalée entre son nom et son prénom ??

Avec les deux premiers opus, le lecteur que je suis a appris le lâché-prise, à me faire porter par les mots, l’histoire et le parcours des héros. Pourtant je suis à nouveau secoué par Sébastien Raizer qui me perd, non qui m’emmène sur des voies parallèles. Il y prend un malin plaisir. Là on je cherche la symétrie, l’harmonie, il livre un terreau en forme de capharnaüm. Pourtant je me laisse porter dans ce chaos ordonné, qui autour de moi, voit la montée d’une société arrangée, harmonisée ( ?) et régentée par la science, se trouve des thèmes comme la manipulation mentale, les notions de réalité et quelques théories du complot. En d’autres termes,  une terrifiante idée de la virtualité. La prochaine évolution de l’humanité ?

Bref Minuit à Contre-Jour est un thriller qui transcende la réalité, certains diraient trans-réaliste. On y oscille entre deux mondes au gré de quelques inclinaisons cyber-punk. Les vérités se méritent. Elles sont dissimulées. Pour les voir, il  convient de se laisser porter et de suivre Silver et Wolf. Il me faut les voir se déconstruire pour se re-bâtir une vision pure, pour regarder derrière l’image. Je deviens un lecteur soumis aux effets de la neurotoxique.

Minuit à Contre-Jour transcende le  royaume des apparences. C’est joyeusement perturbant. Deux réalités s’associent. Les suggestions foisonnent. Seul le poète est capable de déchirer les mystères du monde. Et pour se faire, il lui faut rompre avec les certitudes de notre monde.

Mais si j’évoque ici le symbolisme qui a toute sa place dans cet ouvrage, il ne faut pas oublier ce qui construit un roman noir. Ce thriller est fort, vigoureux. Il a sa dose d’adrénaline. Ça castagne dur, ça se court après. Les flingues sont chargés à bloc. C’est violent et mis en musique par une bande son qui a toujours son importance. Elle grince parfois et distille des rifts de métal et des mélopées au gré des pages.

Les personnages sont plus marqués. Raizer dessine leur psychologie, il la grave en profondeur. On s’y attache vraiment. Mais la force vient aussi de la qualité d’écriture. Par-delà l’histoire de ce triptyque, les mots, la phraséologie de Sébastien aspire littéralement le lecteur. Cela se dévore avec une vraie jouissance.

Rares sont les romans qui troublent mes sensations. Sébastien donne un coup de fouet au roman noir. Il le hisse à un niveau rarement atteint ces derniers temps. Offrir au lecteur de regarder derrière le réel. Appelle cela lever le voile, transcender, ou bien prendre du recul. De toute manière, c’est bien d’une projection dans une analyse sans concession de l’humanité et de sa vision occidentale de ses évolutions sociale et technologique affamées, qu’il s’agit.

Et cela est aussi terrifiant que bon.

Editions Gallimard Série noire

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